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Chronique Bonoise/LA LOI DES HOMMES DU MILIEU BÔNOIS

Depuis la nuit des temps, chaque ville portuaire constituait un lieu de distractions,de loisirs, de vin et de bonne chair. Évidemment, la ville de Bône n’a pas échappé à cette règle universelle, que l’instinct et les désirs de l’homme ont ancré dans les mœurs des gens. Cependant, et quoiqu’on dise, toutes ces activités et ” illicites “lucratives ” étaient régies par une loi : la LOI DU MILIEU.
Il y a presque un siècle que cela s’est passé, si la mémoire de nos vieux ne les a pas trahis.
Et ce n’est pas encore une très vieille histoire, bien que le poète ait pu dire : ” quinze jours font d’une mort récente une vieille nouvelle.”
Deux tombes au cimetière Zaghouene de Bône, tout près l’une de l’autre, toutes deux pareilles comme des sœurs jumelles, parfaitement entretenues à l’époque, prouvent là ferveur du souvenir. On pourrait deviner le culte voué aux deux victimes de ce drame rapide, qui s’est déroulé sur le côté du théâtre, en face de l’ex emplacement de la statue de Jérôme Bertagna.
L et P, dont nous ne donnons que les initiales par respect pour la mémoire des morts, s’étaient rencontrés, ce soir de novembre 1925 ( mon défunt père n’avait que 18 ans), au comptoir du café du théâtre, à l’angle de la rue Perregaux ( Lamara Abdelkader ), près de l’ancien marché aux légumes européen ( ex bar Ste Hélène ).
C’était le café où se retrouvaient habituellement, ces gens qui vivent en dehors de la société, et qu’on appelle pourtant : ” les gens du milieu “.
Tous deux enfants de Bône la coquette, s’étaient rencontrés au comptoir du bar. Ils avaient tres peu bu comme il est de règle dans cette profession, où l’on tient toujours à conserver la tête froide.
Par contre, ils avaient âprement et longuement discuté. De quoi s’agissait-il ? Il est facile de le deviner, lorsqu’on sait que L et P faisaient tous deux métier de protéger ( Souteneurs ), ces malheureuses et faibles femmes, que Jean Paul Sartre a qualifiées de respectueuses, et que Marthe Richard a remises en liberté.
Sortis du café du théâtre, ils étaient parvenus, en discutant toujours, jusqu’à l’extrémité de la place de Strasbourg ( Tarek Ibn Zied ), entre la façade du théâtre et le café de Paris, qui n’était alors que le café Saint Martin ( actuellement siège de la CNAN ). L et P étaient presque arrivés sur le Cours, et leur discussion était de plus en plus animée. On les vit brusquement s’arrêter, sortir chacun un pistolet de la poche, et faire feu simultanément l’un sur l’autre.
Ils s’effondrerent ensemble, tous deux mortellement atteints. Dans les maisons closes l’émotion fut intense. Le premier mouvement de stupeur passé, la consternation fit place à l’administration.
Une admiration totale et très vive pour le courage de ces deux hommes. Ils avaient jusqu’au bout, ensemble, et avec la même spontanéité, respecté la LOI DU MILIEU BÔNOIS, qui n’admet pas que l’on tire sur un adversaire non armé.

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